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Le Vodou, une immense fabrique de Dieux et de formes

Lorsqu’on entend parler du vodou, on a plutôt tendance à penser aux scènes vodous hollywoodiennes animées par des transes violentes, des zombies et des poupées percées d’aiguilles plutôt qu’à une philosophie de vie pratiquée par des millions de personnes dans le monde.

Bocio. Éwé, Togo. Bois, matières sacrificielles, 37 x 9 cm, 1960-1990.

Il est vrai que le vodou est partout, non seulement en Afrique de l’Ouest, son berceau, mais aussi en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, aux Caraïbes depuis que les esclaves d’Afrique l’ont transporté là-bas, mais aussi en Europe grâce aux mouvements migratoires du XXe siècle. Qu’on le considère comme une religion ou une philosophie de vie, le vodou englobe un vaste champ de croyances et de pratiques.

Le vodou est une manière d’appréhender le monde d’ici et de là-bas comme un tout où l’homme dépend de cet autre monde, invisible, peuplé d’ancêtres, d’esprits, de dieux et de toutes les énergies capables d’intervenir dans la vie des gens. On peut dire que chaque histoire de vodou commence par un traumatisme : les explications des catastrophes, des maladies et des morts, des guerres et d’autres désastres trouvent leur réponse dans ce monde parallèle. En effet, le vodou est une façon d’interpréter ce malheur. Malheur, qui, allant d’un simple échec à un examen à une mort violente, devient alors interprétable comme un message d’ailleurs. Ainsi, à l’aide de la divination Fa, l’homme est amené à communiquer avec cette vaste famille de dieux vodous (actuellement il existerait près de 300 vodous), tous ambivalents, coléreux, jaloux, coquets et vaniteux. En quelque sorte, ces vodous nous tendent un miroir.

La communication avec ce monde invisible se fait à travers les rituels, la musique, les danses, mais aussi les objets. Ainsi, sculptures en bois, paquets, masques, bâtons, cornes ou bouteilles remplies d’herbes, ustensiles de cuisine transformés, amas de matières indéfinissables, éléments hétéroclites cousus, enfilés, attachés, tels que nous les découvrons dans la collection de Marc Arbogast, nous racontent de nombreuses histoires personnelles ou collectives de la vie des gens, du passé mais aussi du présent. Près d’un millier d’objets ont été collectés tout au long de ces trente dernières années au Nigeria, au Bénin, au Togo et au Ghana, et – par un drôle de chemin – sont arrivés au Château Vodou à Strasbourg.

Contrairement à la plupart des collections d’objets africains (qu’elles soient publiques ou privées) appartenant au temps passé, il s’agit ici d’une collection d’art vivant. Car si au musée Vodou on peut trouver ces objets dans des vitrines, ailleurs, ces mêmes objets sont vénérés, posés sur des autels, au bord des villages, sur les tombes, à l’intérieur des chambres, cachés à l’abri des regards trop indiscrets. C’est là la particularité et toute l’ambiguïté de cette collection, que l’on ne retrouve pas dans la plupart des musées. Sa contemporanéité exige donc une autre manière d’appréhender l’art africain et impose une réflexion sur la manière d’exposer ces objets relevant du sacré du temps présent. Il faut alors réinventer un musée qui parle du présent et qui s’adresse tout autant aux adeptes du vodou, qu’aux simples visiteurs de musée ou aux artistes. C’est un vaste chantier pour le musée du XXIe siècle qui reste encore à défricher.

Bla bocio. Éwé Ghana & Bénin Bois, verre, coton, corde papier, matières sacrificielles, 1950-1990.

Ce musée Vodou est ainsi une occasion de parler d’une philosophie encore méconnue et de cette incroyable inventivité qui caractérise le vodou. Car il suffit de regarder les objets de la collection de Marc Arbogast pour comprendre que cet art est d’une incroyable élasticité, créant à chaque fois de nouvelles formes – comme de nouveaux vodous –, intégrant des éléments chrétiens, bouddhistes, musulmans ou hindouistes, incorporant et transformant des matériaux les plus hétéroclites et incongrus. Ce bric-à-brac d’objets incroyables, fragments de malheurs subis, d’expressions de souffrances et de débrouilles, empreints d’histoires personnelles, arrêté dans le temps de par sa mise en vitrine, n’arrête pas de nous surprendre et de nous interroger sur notre condition humaine.

Nanette Jacomijn Snoep

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